Dernier vestige de l'enceinte de sureté de La Rochelle
M. BOISROBERT

A l'issue du siège de la Rochelle dont la rédition est préparée par Richelieu au château de la Sauzaie à Saint Xandre, Louis XIII pénètre dans la ville le 1er novembre 1628, il emprunte la porte de Cougne.
(Figure 1, p. 189.)
Le roi fait aussitôt raser l'enceinte de sûreté protestante puis relever l'église dédiée à la Vierge à peu de choses près sur la porte qu'il vient de franchir.
Rien ne subsistera des fortifications bastionnées du XVIe siècle, à l'exception toutefois des fragments de la porte de Cougne qu'on peut encore apercevoir au pied du clocher de l'église Notre Dame, et à l'exception également de la porte Maubec et des pans de la courtine adjacente.
Par extraordinaire, cet ouvrage ne sera pas détruit et reste aujourd'hui le seul vestige intact de l'enceinte huguenote construite entre 1596 et 1612 en avant de l'enceinte médiévale. La porte Maubec est ouverte en 1610 et 1611 entre les bastions Maubec et Saint Nicolas.
"Furent élus à Maire le jour de Quasimodo Jean Barbot seigneur de Buzay, Charles Coulon Seigneur des Voilliers et Amos barbot Avocat...lesquels ayant été présentés à M. de Lourdière Sénéchal de la Justice, il accepta le dit Jean Barbot à Maire. Il fit faire le second Bastion avec la courtine vers la porte Maubec et dans la dite courtine la dite porte en laquelle il fit poser ses armes."(Figure 2, p.190.)
La porte, qui commande l'accès à la ville neuve alors en construction, s'ouvre vers les salines de l'Est de la ville et sur la campagne au Nord des marais de Saint Eloi.
Rapprochée de l'orillon du bastion Maubec, elle est décentrée dans la courtine vers le Nord, sans relation avec la trame orthogonale de la ville neuve ; il pourrait s'agir d'une issue secondaire. Sa position désaxée pour être couverte par le flan gauche du bastion, illustre bien le débat du bastion sur la porte.
L'école italienne préconise encore l'emplacement derrière l'orillon, alors que l'école française propose déjà la position en milieu de courtine, dans une recherche de symétrie plus propre à la monumentalité du programme et un meilleur flanquement croisé depuis les deux bastions qui l'encadrent.
Cette position intermédiaire qui développe une solution mitigée illustre bien la rencontre des deux courants.
Sur une représentation à l'huile du siège de La Rochelle, attribuée à Jacques Callot
(musée de Versailles), on aperçoit la porte Maubec, associée à un pont dormant et au dispositif de mise en eau des fossés est de la ville (écluse ou pelle).
(Figure 3, p.191.)
Afin de se parer des tirs en enfilade, son plan coudé est disposé en deux massifs distincts :
- Le massif extérieur est voûté :
il correspond à la largeur du rempart de terre qui l'encadre et comporte les manœuvres du pont levis et de la herse ; il est flanqué de deux corps de garde latéraux voûtés aussi en plein cintre. Le dégagement central est séparé de ses d'entrée par un mur diaphragme le long duquel coulissait la herse dont les rainures sont encore en place. Ce mur diaphragme porte actuellement un décor de gypserie de la fin du XVIIIè siècle, témoin de l'utilisation de la porte en pavillon de jardin (salle fraîche) telle que mentionnée sur un relevé daté de 1778. (Figure 4, p. 192.)
- Le massif coté ville est simplement planchéié à solivage tant plein que vide, à moins qu'il n'ait été primitivement à ciel ouvert.
Le sas sur plan sensiblement carré est couvert par un berceau (et non une voûte d'arête comme l'indique sur son relevé en 1710 Claude Masse) ; les murs latéraux sont percés chacun d'une porte, l'une donnait accès au corps de garde Nord, l'autre desservait un escalier qui a disparu aujourd'hui ;il permettait l'accès à la partie supérieure de la fortification et/ou à la salle basse du contre poids d'un éventuel pont levis à bascule.
La façade Est
Jusqu'en mars 1996, un mauvais parement de brique de petit module (18 x 8.5x4 cm), hourdées au mortier de chaux, masquait curieusement tout le décor sculpté de la façade tournée vers le marais. De même un blocage de gros moellons obstruait les fentes des flèches du pont levis interrompu en partie basse par deux petites fenêtres.
Cette façade vers le marais, qui a été partiellement dégagée au printemps 1996 présente un caractère très hétérogène dans sa composition à deux registres d'architecture, indiquant certainement deux campagnes de travaux distinctes avec peut être un changement de maître d'œuvre.
En partie inférieure : un porche en anse de panier entre deux massifs à panneautage, encadré de pilastres à bossages alternés (bossages plats et bossages à pointes de diamant), portant une architrave corinthienne interrompue curieusement par un linteau plat avec appareillage à crossette, franchissant le passage en masquant partiellement l'anse de panier.
Manifestement ce linteau n'est pas à sa place, tant au point de vue de la cohérence de la composition qu'au point de vue structure : architrave interrompue, sommiers du linteau ne reposant sur rien.
Le linteau n'est protégé par aucun arc de décharge.
Des sondages complémentaires seront nécessaires afin de déterminer si les claveaux sont engagés dans la maçonnerie ou s'ils font corps avec l'anse de panier.
Par leur modénature très fine qui se retourne symétriquement dans le dessin des parties courbes, le modèle du panneautage et l'appareillage en bossage alterné "plat" et "pointe de diamant" sont très caractéristiques de cette période charnière de l'architecture encore empreintes des saveurs légères de la Renaissance.
La porte Maubec
Ces dispositions annoncent déjà par la rigueur de la composition et une vigueur plus affirmée, la période classique.
En effet, ces bossages saillants évoquent aisément l'expression propre à des architectes tels que Salomon de Brosse ou Métezeau, protestants très proches du pouvoir royal, dont la présence dans l'ouest en cette fin du XVIè siècle et début du XVIIè siècle n'est sûrement pas sans influence directe sur les grands chantiers huguenots.
Pourrait-on d'ailleurs envisager une école classique protestante ?
Une recherche de relations entre certains édifices significatifs de cette période et aux caractères proches seraient à mener notamment entre les portes civiles et militaires de La Rochelle et de l'Aunis calviniste et d'autres portes plus connues telles :
La porte Notre Dame à Nancy, la porte de Cambrai, la porte Saint Honoré à paris, le portail du château de Vezins, le portail Sud de Nogent-sur-Seine et la façade des Tuileries côté cour d'après Du Cerceau.
La partie supérieure de cette façade développe un registre totalement différent, tant dans le détail que dans la composition
(le module utilisé est différent et les socles latéraux ne sont pas axés sur les panneaux inférieurs), plus proche cette fois de l'esprit de la façade de Saint Pierre de Dreux par L. Métezeau avant 1600 ou de la façade de Saint Gervais par S. de Brosse vers 1616 :
- Un corps central portant un fronton en arc segmentaire brisé et socle à cavet pouvant recevoir un buste.
- Les extrados du fronton possèdent deux aplats horizontaux destinés sans doute à recevoir des pots à feu.
- Le fronton est porté par des modillons à talon et décor d'acanthe au sommet des quatre pilastres plats qui encadrent les deux logements latéraux des flèches du pont levis.
- Le grand panneau central, récemment dégagé possède trois blasons fragmentaires et très probablement de réemploi ainsi qu'un parpaing saillant simplement épannelé en partie haute juste sous le larmier du fronton.
la comparaison de l'épaisseur très fine et de la qualité soignée des joints de l'appareillage du panneau centrale dans sa partie supérieure et du travail assez grossier associé aux trois blasons en partie inférieure d'une part,
la juxtaposition assez curieuse, pour ne pas dire maladroite de ces trois blasons,
la structure constructive du panneau qui permet l'enlèvement par tiroir des trois éléments sculptés sans que les parties supérieures de l'ouvrage ne s'effondrent,
enfin les états de conservation vraiment très différents entre les trois blasons, nous inclinent à penser que ces trois motifs n'ont probablement pas été à cet endroit à l'origine de la construction. Ils proviennent sans doute d'un autre édifice (peut-être du porche de l'ancien temple de la ville neuve détruit en 1685) et ont été déplacés après le siège. S'ils ne présentent aucune trace d'impact, le reste des parements est assez altéré par les projectiles reçus pendant le siège et notamment durant les manœuvres de diversion associées aux assauts dirigés par le Maréchal de Bassompierre.
Le grand blason central associe les trois fleurs de lys et les chaînes de la Navarre, les colliers de l'ordre de Saint Michel et de l'ordre du Saint Esprit. Il est surmonté d'un visage d'ange ailé sans couronne. Les motifs en cuir roulé encadrant l'ensemble montrent bien, car ils ont été sciés, que le blason n'est pas à sa place.